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Sa
Maman vient de lui expliquer : dans moins de six mois, il entre au cours
enfantin, à l'école du village !
La notion est entièrement
nouvelle et inconnue. Elle se résume, pour l'instant, à un énorme bâtiment
qu'ils longent en allant au petit champ familial. En été, par les fenêtres
ouvertes, s'en échappent parfois des chants ou des bruits censés en être…
Certes, l'Ecole, monde inconnu, lui procure quelque crainte prémonitoire,
mais elle ne semble dévorer personne puisque sa sœur et tous les "grands"
s'y rendant le matin, sont rendus à leurs familles le soir venu.
Ca y est : septembre
1961 ! Moment fatidique. Il est dans une angoisse profonde et se sent un
peu dans la peau d'un mouton pressentant qu'on le mène à l'égorgeoir ou
dans celle d'un Poilu qu'on va lancer à l'assaut d'une forteresse imprenable
; chaque fois qu'il a quitté les jupes de sa mère, il est tombé dans celles
de ses grands-mères. Aujourd'hui, plus de jupons… Allons, garçon !
Il est huit
heures et il n'a pas été souvent tiré du lit. Tout beau et tout propre,
il est un peu en colère contre sa sœur, une grande de CE1 ayant déjà filé
rejoindre ses copines. Pour tenter de lui changer les idées, sa mère lui
feuillette "Tintin au pays de l'or noir", lui expliquant la pleine page
où un homme, juché sur un âne, vient de franchir une porte noire (souvenirs,
souvenirs… gravés dans la mémoire, indélébiles). Elle ne réussit pas à l'arracher
à la peur de l'inconnu le vrillant lentement. Ca sent le purgatoire ; l'enfer
arrive, c'est sûr !
Une demi-heure
plus tard, le voilà au pied de l'escalier menant de la route à la cour de
récréation. Il tient son petit cartable tout neuf à la main et reste figé
sur place, ivre de peur et des cris perçants poussés par un nombre incroyable
d'enfants courant en tout sens. Ils sont au moins soixante ! Bien plus,
en tout cas, que son imagination déjà fertile n'avait osé l'envisager. Tous
sont des inconnus, à l'exception de sa chipie de sœur et d'une petite voisine.
Il embrasse
sa mère comme s'il ne devait jamais la revoir. Première déchirure et prise
sur soi. Il n'en mène pas plus large, une fois dans la cour. C'est la fierté
qui retient ses larmes et le tient debout. Heureusement, sa grande sœur
n'est pas trop loin ; bouée de sauvetage du naufragé promis à la noyade
dans une mer déchaînée…
Après un temps
indéfinissable, un sifflet strident calme le tourbillon des gosses semblants
heureux de leur sort, ainsi que les pleurs des désespérés. Deux institutrices
austères font l'appel et les répartissent en deux groupes. La dernière barricade
est en train de s'effondrer quand il voit le groupe de sa sœur entrer dans
un bâtiment différent du sien. Il s'élance pour la rejoindre mais est sèchement
remis dans le rang. Cette fois, c'est vraiment fini : il est seul au monde
!
Pourtant, s'il
pouvait imaginer ce qui l'attend, sa toute petite carcasse tremblerait bien
davantage… Son institutrice est aux antipodes de sa mère : aucune tendresse
n'en émane, surtout envers les garçons, puisqu'il n'y a que les filles qui
sont intelligentes, donc dignes d'intérêt (c'est comme ça !)… Le règlement
est d'une simplicité de circonstance : enfantine ; rien n'est autorisé,
sinon se taire. Tout manquement est sévèrement corrigé à l'aide de sanctions
hautement éducatives. Sa hantise est l'internement dans un placard noir
où "les rats viendront, dès la nuit, dévorer tous ceux que j'y aurai enfermés".
Les rescapés provisoires reçoivent la promesse "de se régaler des os des
prisonniers, le lendemain matin !".
Pédagogie, pédagogie…
A
cette époque, les chewing-gum commencent à faire fureur parmi les enfants.
Folledingue les interdit, ce qui est son droit. Mais les méthodes employées
pour parvenir à son but le laisseront pantois, toute sa vie. Il y a, parmi
ses petits camarades, quelques Kamikazes (ou inconscients ?) qui osent braver
le règlement. Mais malheur à celui qui se fait surprendre dans sa mastication
prohibée ; il se retrouve vite au pied de l'estrade, les yeux levés vers
le Monstre. C'est alors que les vraies réjouissances commencent : Folledingue
sort une paire de ciseaux monumentale et les fait claquer en l'air en affichant
un sourire radieux. Le contrevenant est informé qu'il est "condamné à avoir
la langue coupée !"… S'en suit aussitôt une cavalcade effrénée entre les
rangées de tables bousculées par un bambin en proie à une terreur hurlante,
poursuivi par une grosse femme aux yeux brillants de sadisme faisant claquer
les fameux ciseaux au-dessus de sa tête, mais se gardant bien de ne pas
rattraper trop vite le pauvre gosse. Les autres enfants, victimes d'hier
ou de demain, tremblent d'effroi ou jouissent à l'unisson de Barbie, au
gré de leur nature profonde… Après quelques tours de manège, la Grosse écume.
Rouge comme une ogresse, fatiguée et l'orgasme flapi, elle attrape le fuyard
par une oreille ou une touffe de cheveux, lui fait cracher l'objet du délit
et lui administre une volée magistrale…
Les interrogations
orales ne sont pas en reste : quand un bambin n'a pas appris sa leçon ou
a perdu tous ses moyens face à Folledingue, les yeux de cette dernière s'agrandissent
et pétillent. Quelques petits collabos en herbe en rajoutent : leurs petites
menottes ouvertes s'agitent vigoureusement de bas en haut tandis que fusent
des "vouêêêêêêêê ! ! !" gourmands et sadiques traduisibles par : "Tu t'es
planté ! Ce que tu vas ramasser ! Et qu'est ce que ça va nous distraire
!".
Malgré la répression
très organisée et le manque de solidarité (inné et ne demandant qu'à se
développer) face à l'intolérable, son voisin de table continue à jouer les
hors-la-loi. Pris en flagrant délit et convoqué au bureau fatidique, il
laisse Folledingue sur le cul ; alors qu'elle l'imaginait déjà dans les
starting-blocks de la course poursuite, il nie crânement mastiquer quoi
que ce soit et le prouve, bouche ouverte. L'autre s'en trouve toute dépitée
et décontenancée. Sans doute vexée et frustrée du nouvel orgasme attendu,
elle annonce son jugement qui tombe, implacable : "Puisque tu as avalé ton
chewing-gum, tes boyaux vont se coller cette nuit et tu vas mourir. Retourne
à ta place". Le mensonge est une notion inconnue pour l'enfant. Il est mortifié…
Bien que son
copain soit présent et en pleine forme le lendemain et bien qu'aucune langue
frétillante n'ait jamais rejoint le vieux parquet de chêne, il est terrorisé,
chaque matin, à l'idée de retrouver la Grosse. La découverte de la débilité
galonnée et du pouvoir tout puissant, s'y rattachant toujours, seront les
principales initiations qu'il recevra à cette époque.
Il doit deux
choses à cette Barbie : Avoir appris très vite à bien travailler pour éviter
ses foudres et l'incapacité chronique et définitive à avaler quelque chose
avant de commencer une journée de travail ; rapidement il se met à renvoyer
systématiquement son petit déjeuner en classe. Ses suppliques, pour sortir,
reçoivent pour seule réponse : "Tu étais en récréation tout à l'heure, tu
n'as pas besoin de sortir maintenant !". Lorsque le ramassage de ses vomis
commence à lasser Folledingue, la solution est vite trouvée : "Tu n'as qu'a
plus manger le matin…". Mais, pas de chance ; les dégâts psychologiques
sont faits : les renvois de sucs gastriques remplacent alors ceux du café
au lait... Pour ne plus faire le ménage, Barbie l'autorise enfin à sortir,
dès qu'il sent le reflux s'annoncer. La consultation d'un pédopsychiatre
identifie "un refus de l'école" (incroyable, non ?). Ses obligations gastriques
lui tiendront compagnie chaque matin d'école, jusqu'à l'âge de quatorze
ans. Merci Madame !..
Il découvre
aussi le "plaisir" des inconditionnels de la gesticulation forcée qui aiment
tellement obliger les autres à les imiter : la gymnastique ! Elle s'y présente
sous la forme d'un élastique tendu entre deux trépieds. On leur explique
qu'il faut sauter par-dessus, ce qu'il ferait volontiers si l'obstacle avait
la moindre protection à la réception. Mais la cour pentue n'offre que ses
cailloux coupants aux premières paires de petits genoux qui s'élancent avant
lui. Face au résultat inévitable, il feint l'incapacité à franchir l'obstacle
en se prenant systématiquement les pieds dedans. Folledingue n'insiste pas,
pour des raisons qui lui échappent encore… En tout cas, le sport est banni
de sa vie pour le restant de ses jours.
La découverte de la
ruse le rendra bien des services car il ignore encore la révolte : Barbie
a semé les graines, mais elles n'osent pas encore germer. Dans cette geôle,
on peut néanmoins trouver deux petites oasis de paix : la dernière demi-heure
de la journée, les garçons peuvent malaxer un peu de pâte à modeler pendant
que les filles enfilent des perles, le tout dans un silence monacal.
Après avoir
passé une bonne partie d'une journée de leur enfance de six ans à tracer
des ronds et des barres avec un crayon d'ardoise émettant ses bruits stridents,
ce moment est très attendu et d'autant plus savouré qu'il précède le lâcher.
L'autre pause
a lieu les après-midi où la Radio Scolaire envoie ses émissions spéciales.
Alors, la classe des petits rejoint celle des grands et tout le monde attend
religieusement que le vieux poste à lampes daigne envoyer la musique de
Prokofiev qui accompagne Pierre dans "Pierre et le Loup". Cette dernière
annonce les longues séries de "ou-a-é-ou-a-é-ou" (do-mi-sol-do-sol-mi-do),
phrase sempiternelle répétée en cœur après les "unnnnnnnnn, deuuuuuuuux"
de rigueurs.
Un jour qu'il
est assis près d'une grande de dix ans, aussi passionnée que lui par ce
remède contre la musique, son coup de coude attire son attention ; à coup
sûr, il lui annonce quelque chose d'intéressant… Apparaît aussitôt, devant
leur table, un "essuie glace" improvisé dont les battements cadencés égayent
immédiatement cette instruction musicale remarquable. Une règle de bois
glissée entre pied et sandale, ajoutée à une imagination fertile, créent
son soleil de l'après-midi… Mais, l'institutrice des grands a l'œil aux
aguets. Elle est sans doute mécanophobe car, dès le deuxième aller-retour
de l'essuie-glace, son balai s'envole en tournoyant vers le plafond, brusquement
désolidarisé de son axe sous les mouvements désordonnés de son inventrice
qui tente, vaille que vaille, d'esquiver le tempo-allegro de la partition
de baffes à deux mains s'abattant sur elle. La météo s'avère très aléatoire
sous les latitudes scolaires ; la pluie tranquille que l'essuie-glace balayait
tranquillement s'est vite muée en un orage d'une violence exceptionnelle.
Tétanisé, il s'attend à essuyer quelques grêlons résiduels mais il passe
miraculeusement au travers ! Aussitôt, les "ou-a-é-ou-a-é-ou" lui apparaissent
follement captivants…
Une autre
réjouissance l'attend un matin sur dix environ. En ce temps de plein emploi,
le parti au pouvoir n'a pas encore eu l'idée d'inventer les T.U.C., C.E.S.
et autres emplois cache-misère. Il revient donc aux enfants de faire le
ménage des salles de classe. Comme les petits ne sont pas aptes à se débrouiller
seuls, on forme des équipes composées de deux grands et de deux petits dont
chaque membre est prié d'arriver une demi-heure avant la rentrée, pour mener
son travail à bien. Afin de bien saisir la suite, il faut se rappeler que
certains petits goûtaient leur plaisir à voir leurs semblables poursuivis
par la harpie aux ciseaux "tchac-tchaquants"... Avec le temps, ces petits
sont devenus grands... Au contact de la chaleur humaine dispensée par Folledingue,
ils ont pu cultiver, à souhait, leurs instincts primitifs. La suite est
donc simple dans sa fatalité : il se retrouve dans une équipe composée d'une
de ces pauvres bêtes. De tout temps, les pauvres bêtes élevées à coup de
baffes ont eu besoin de se défouler. Alors, quand une de ces bêtes côtoie
un être plus fragile qu'elle dans son environnement proche, la bête se défoule
fatalement sur lui. C'est une des lois élémentaires de la nature qu'il découvre
rapidement.
"Vieillir, oh,
vieillir", chantera Brel comme la plus atroce des destinées. C'est pourtant
ce qui le sauvera de ses tortionnaires ; le temps qui passe l'a doucement
et naturellement transposé au statut de grand, plus ou moins intouchable.
Il y domine les enragés, fanatiques de l'âge de pierre et il est à l'abri
de Folledingue puisqu'il a aussi changé de classe.
Sa seconde enseignante
n'a pas les goûts sadiques de la précédente et il n'en a aucun mauvais souvenir.
Les deux dames ont néanmoins une passion commune qui les réunit la moitié
de la journée : la récréation. Aucun élève ne s'en plaint, mais fatalement
les résultats suivent… A cette époque élitiste, sur quinze enfants sortant
du CM2, moins de la moitié entre en sixième. Ces cracks locaux sont rapidement
coulés, faute de posséder les bases indispensables. Ceux qui s'en sortent
ne le doivent qu'à des moyens intellectuels supérieurs leur permettant de
surmonter le handicap. Il est alors un brillant sujet. Pour lui éviter ces
mésaventures, ses parents décident de l'envoyer à la ville, dès son CM1.
Merci papa, merci maman… |
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Aussi loin que
remontent mes souvenirs, j'y retrouve la passion des avions. Tout petit,
je me revois faisant "voler" un minuscule objet en plastique moulé de couleur
orange, représentant un Nord-Atlas ou quelque chose d'approchant. Quand
je suis dehors, je fais souvent la course avec les avions de ligne dont
la progression des traînées de condensation me semble tellement lente. Si
c'est un chasseur qui traverse le ciel, j'imite ma sœur en me baissant,
pour éviter qu'il m'arrache la tête en passant…
Beaucoup plus
tard, il y a le premier planeur construit en balsa (ceux en planches de
sapin volaient tellement mal !). Fierté d'avoir mené ce travail à bien et
fascination de voir ce "plus lourd que l'air" glisser majestueusement, par
un "miracle" dont je n'ai pas encore l'explication. Le stade supérieur eut
été un modèle réduit motorisé que le budget familial inviolable reléguait
aux rêves.
C'est vers quinze
ans que je peux me rendre régulièrement à l'aéroclub voisin grâce à ma mobylette.
Il ne s'agit plus de maquettes mais des plus belles machines que j'ai jamais
vues, capables de vous souffler furieusement alors que vous êtes sur la
barrière du parking et que l'avion s'achemine docilement vers le taxiway.
Les baptêmes suivront, l'un après l'autre, années après années, insinuant
le désir grandissant d'être assis en place gauche, celle du pilote !
A chaque vol,
je mémorise des positions d'instruments ou de manettes que je reproduis
sur un tableau de bord en carton. L'imagination fait le reste et… je vole
!
A vingt et un
ans, l'armée a fini de m'exploiter et mes premiers salaires apparaissent.
J'ai les moyens de concrétiser mon rêve et, pourtant, j'hésite à pousser
la porte de l'aéro-club. Il faut dire que les nombreux "Joe la Frime" qui
la franchissent pour moi me font douter de pouvoir faire partie de la "bande".
Finalement, une ancienne instructrice de l'aéro-club devenue pilote de ligne
et connaissant mon désir profond va m'introduire dans le milieu "magique"
et me présenter à l'instructeur du moment. Aussitôt, l'homme feint l'étonnement
: "Vous voulez piloter ? Mais vous êtes fou ? Vous possédez une assurance
vie…" C'est de l'humour, façon militaire… Son ancien métier… Dans la minute
qui suit, je suis inscrit pour un premier vol, dès le dimanche suivant !
Me voici au
pied du coucou qui va m'initier aux joies du pilotage. L'engin est le plus
petit et le moins beau de tous : couleurs pâles et fanées. Il n'a que deux
roues même pas carénées plus une roulette de queue qui donne un air bizarre
à l'ensemble avec son nez en l'air et il est muni d'une verrière minuscule…
Il s'agit d'un Jodel D112 construit par des membres du club. L'avion est
plus âgé que moi ! C'est un petit désarroi ; les vols d'initiation se faisaient
toujours avec de superbes machines, façon limousines aux tableaux de bord
de Boeing. Et me voilà devant une 2CV !… Mon instructeur m'apprend que,
sous ses côtés rustiques, cet avion bizarre réclame un pilotage particulièrement
fin : " Qui peut le plus peut le moins. Quand tu sauras piloter ça, tu pourras
voler sur n'importe quel machine du club ! L'inverse n'est pas vrai ". S'il
le dit…
Après tout,
l'essentiel est que ça vole. Explications sur la "prévol" où on fait le
tour de l'avion en examinant une foule de détail avant chaque départ ("c'est
pas en l'air qu'il faut se poser des questions sur l'avion !"), vérification
visuelle du niveau d'huile et me voilà installé dans un siège et un habitacle
qui ressemble vraiment à celui d'une "Deuche" des années 60. L'instrumentation
est réduite au strict minimum et on en a vite fait le tour…
" Tu te mets
le manche au ventre et tu ne le bouges plus sous aucun prétexte. Tu mets
les magnétos sur deux et tu ouvres cinq millimètres de gaz ". Le bougre
se place face à l'hélice, l'empoigne et la lance à toute volée. Miracle
! Ca démarre ! Il s'engouffre dans l'avion avec le vent d'enfer généré,
retire les cales en tirant sur la corde qui les relient et referme la verrière.
Il prend les commandes et nous roulons jusqu'à la piste. Check-list et examen
visuel du trafic aérien (la radio n'existe pas sur ce coucou…). Il aligne
l'avion sur la grande bande de goudron noir et accélère à fond. Ca va de
plus en plus vite, la queue se lève et nous voilà à l'horizontale. Décollage
et, presque aussitôt : " Tu sais où aller ? Alors vas-y ! " . Ca y est :
JE "pilote" et je n'en reviens pas comme c'est facile. Direction la maison
puis retour à la verticale de l'aéro-club. Une demie heure en tout de plaisir
absolu où cette machine m'a obéi docilement pour virer de droite et de gauche.
Le moniteur reprend les commandes et nous embarque aussitôt dans une série
de figures serrées où s'empilent les "G". Il me teste, c'est sûr et je ne
vais surtout pas broncher…
Puis devant
un café : " Alors, ça t'a plu ? " Tu parles ! Me voici avec la liste des
médecins agréés par la Fédération Nationale Aéronautique, celle des pièces
à fournir pour prétendre au titre de "Elève pilote", plus celle des bouquins
à acheter et à potasser en vue des examens.
Je suis bientôt
reconnu apte par la Science et me retrouve rapidement à ma deuxième leçon.
Ca se complique d'un coup ! C'est à moi de guider l'avion jusqu'au bout
de la piste d'envol et cet engin refuse absolument de rouler droit. Nous
avançons au pas, et je tiens toute la largeur de la piste qui fait tout
de même trente mètres… C'est infernal ! Dès que je corrige la trajectoire
aux palonniers, l'avion embarque aussitôt et furieusement de l'autre côté.
Quelque chose s'est cassé dans l'avion depuis le premier vol ? Le moniteur
me le dirait, tout de même ! Mais non. Il ne bronche pas… Je me dis alors
qu'être en l'air doit représenter 1% de l'art du pilotage et, le roulage,
99%. J'ai oublié de quantifier l'atterrissage !… Mais bon, après neuf cents
mètres interminables, nous voilà à l'autre bout de la piste. " Tu gardes
les pieds sur les palonniers et la main droite sur le manche. Tu accompagnes
mes gestes en mettant lentement les gaz à fond avec la main gauche et tu
tiens bien la manette des gaz ". Incroyable : avec lui, l'avion roule à
nouveau droit !… Nous décollons et les "ennuis" vont commencer… Et se répéter
plusieurs dimanches : " Monte bien droit !… Respecte la vitesse de montée
!… La "bille" est de travers, corrige aux pieds !… Surveille ton taux de
montée !… Garde le cap !… Et arrête de regarder tes instruments, c'est dehors
que ça se passe !… " Et plus tard, l'enchaînement "à plus soif" des tours
de pistes avec la voix rauque qui n'arrête pas : " Prends l'assiette cabrée
!… Prends l'assiette piquée !… Ta vitesse !… Accélère !… Ca va trop vite
!… Ton cap !… T'es trop haut !… T'es trop bas !… J't'ai pas dit de monter
ou de descendre, mais d'aller à l'horizontale !… La bille, nom de Dieu !…
". Les leçons durent une demi-heure. A chaque fois qu'elles se terminent,
je suis vidé et ma chemise est à tordre. Il faut en vouloir, mais j'en veux
!
Puis, comme
par magie, en quelques heures, l'avion se met à accepter de rouler droit,
de décoller monter et virer "comme il faut" sans que j'ai besoin des corps
à corps furieux de mes débuts. L'homme est peu bavard sur mes prestations
et remplit régulièrement mon dossier sans que je voie ce qu'il y met… Je
lui demande si ça va… " Tant que je ne gueule pas, c'est que ça va ! ".
Donc, ça doit aller… Restent les atterrissages qui sont mes bêtes noires.
Le sol se précipite sur moi et fuit systématiquement dès que je veux redresser
! Je suis fâché avec le principe des tangentes. L'homme rattrape le coup
à chaque fois, mais sans trop en faire et les suspensions cognent toujours
comme des coups de masse, alors que je nous vois déjà désintégrés... (P…
que c'est solide, un avion !) En plus, dès qu'il est par terre, l'oiseau
est irrésistiblement attiré par les bas côtés de la piste et il faut le
tenir "aux pieds" avec une attention extrême. La technique du freinage n'est
pas triste non plus : comme les freins sont en bout de course des palonniers,
il faut emmancher de grands coups de godasses à droite et à gauche, suffisamment
violents pour atteindre les freins, mais pas trop pour ne pas passer sur
le nez, puis les inverser très rapidement pour ne pas que l'avion embarque
du côté freiné ! Du grand art… C'est vrai qu'avec cette initiation, les
beaux coucous que j'utiliserai plus tard, munis de trois roues et de toute
la technologie moderne, m'apparaîtront plus fades. Ces avions se conduisent.
Le D112, il se pilote ! Mais je n'en suis pas encore à établir des comparaisons…
J'ai sept heures
de vol et mes atterrissages me semblent toujours aussi catastrophiques.
A la fin de ma leçon, le moniteur remet les gaz, vire au raz des pâquerettes
et me replace rapidement en position d'atterrissage. " Vas-y ! " … Et boum
!… Remise rapide en position et " Vas-y "… Et boum, trois fois de suite…
Je commence à fatiguer et douter d'y arriver un jour… L'homme est renfrogné…
Roulage en direction du taxiway. Au bout de la piste, mon homme freine et
bloque l'appareil. Il se détache, ouvre la verrière, saute de son siège
comme un diable et grimpe sur l'aile en me lançant : " Vas-y tout seul !
" Je suis effaré et proteste vigoureusement : " Mais enfin, ça ne va pas
? J'en suis incapable ! " Rien à faire… " Vas-y, je te dis ! On est des
hommes, nom de Dieu ! Pas des… ! Hein ? ". Alors, je n'ai plus qu'à y aller…
Je regarde l'homme qui marche rapidement le long du taxiway et regagne le
club-house sans un regard en arrière. Je suis dans un état indescriptible
de trouille insondable mêlée à une joie diffuse ; s'il me "lâche", c'est
que j'en suis capable ? Alors zou ! Demi-tour et c'est parti. Alignement
pile poil, accélération progressive, manche au neutre et maintien ferme
de l'axe… L'avion passe sur deux roues…. Je le tiens bien et roule de plus
en plus vite, les yeux rivés sur le bout de piste et l'anémomètre. Je ne
peux m'empêcher de mater le siège droit, étrangement vide… De toute façon,
il serait trop tard pour s'arrêter et je n'en ai nulle envie. La bonne vitesse
est atteinte. Je tire doucement. L'avion grimpe comme un obus ! Je découvre
que soixante-dix kilos de moins, ça compte avec soixante chevaux seulement
! Et me voilà rapidement en branche vent arrière. Je suis le seul maître
à bord et le plus heureux des terriens ! Je vire en étape de base puis en
finale. Je m'applique comme un bon élève et, incroyable, je fais le plus
beau des atterrissages ! Retour sage au parking avec un palpitant à cent
trente.
Ce matin-là,
le roi n'est pas mon cousin… |
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Ça fait cinq ans depuis 1983 !..
Cinq ans que
je passe tous mes week-end et congés à travailler sur cette folie douce,
d'abord à trois cent cinquante kilomètres de chez-moi, puis à cent vingt
et enfin, à cinquante.
Tout ce travail
fut commencé assez jeune, alors que c'est justement la période de l'existence
où les priorités de vie évoluent rapidement. Mais bon… J'étais lancé et
j'allais aller au bout de l'aventure.
Cette
fameuse aventure consistait à construire un Cri-Cri MC 15, petit avion
de voltige métallique monoplace, étudié et proposé en liasse de plans
par un ingénieur de la S.N.I.A.S.
L'avion est
un bi-moteur léger (75kg à vide) se repliant en quelques minutes dans
une remorque. Il est très étudié et équipé de deux moteurs capables de
le faire évoluer à une vitesse de près de 200 Km/h en croisière en consommant
seulement 5l/100 Kms. La bête passe toute la voltige élémentaire et possède
le même taux de roulis que le Mirage 2000. Une référence… et le rêve pour
tout pilote qui n'a pas trop les moyens financiers qui vont de paire avec
sa passion…
Le créateur
de l'avion, Michel Colomban n'était que bachelier... Entré à la
S.N.I.A.S, il fut rapidement remarqué et gravit les échelons jusqu'à devenir
un des ingénieurs responsables de l'aérodynamisme des avions français…
L'homme " au bob " (toujours vissé sur la tête quand il déambule lors
des rassemblements de constructeurs amateurs) était déconcertant. Si,
lors d'un repas en commun, vous lui posiez une question sur la possibilité
de modifier telle cote ou telle pièce, il sortait son crayon et, en quelques
secondes, la nappe en papier était recouverte de dessins et d'équations
à rallonges avant que le verdict ne tombe : " Oui, vous pouvez y aller
" ou " Non ! Ça va casser à cet endroit là ! ". Entre temps, il y avait
de nombreux " Vous me suivez ? " polis. Nous acquiescions pour ne pas
paraître trop nuls mais étions largués dès le début… L'homme de génie
avait conservé, de ses origines, une gentillesse et une simplicité exceptionnelle.
Son épouse, qui l'accompagnait partout, n'était pas en reste.
Anecdote amusante,
Michel Colomban ne pilote pas. Le moindre comportement de l'avion avait
été calculé (à telle vitesse, dans telle configuration, il se passera
ceci ou cela) sur le papier. Quand le prototype fut terminé et passé au
Centre d'Essais en Vol de Brétigny (où transitent tous les prototypes
des Airbus), le pilote d'essai et les mesures informatiques effectuées
confirmèrent la justesse exacte de tous les calculs et prévisions, dans
toutes les situations. Tout simplement hallucinant !..
Seul
" hic " à l'aventure pour moi : 2.000h de travail à la clé, des tolérances
jusqu'au 1/100ème de mm ou de quelques dixième de degrés sur le vrillage
des ailes, plus environ 70.000 Frs de l'époque à sortir pour acheter les
matériaux : tôles et profilés (les kits étaient alors interdits), histoire
de planter le décor… Mais quand on est célibataire et passionné, on ne
compte pas.
Heureusement,
nous nous mîmes à trois pour construire… trois avions. Jean, le plus âgé
était basé à Dôle et avait déjà fabriqué plusieurs avions bois et toile.
Il était l'ami de Jean Delmontez, cofondateur de la marque Jodel (Joly,
l'industriel et Delmontez, l'ingénieur qui devint le gendre de son patron…).
Une pointure, donc, l'ami Jean !.. Mais qui travaillait à cent kilomètres
de nous. Daniel, l'ami montcellien était capable de faire voler n'importe
quoi pourvu qu'il y ait une aile et un moteur. Aussi à l'aise à 200 Km/h
sur une moto que sur un fer à repasser volant, manuel génial, il vous
construirait une montre suisse avec un tracteur russe ! De nombreuses
machines-outils performantes naquirent des bennes à métaux que des industriels,
membres de l'aéroclub, nous permettaient d'aller fouiller. Daniel était
donc une deuxième pointure à côté du petit " Mickey " que j'étais !..
L'avantage
de construire à plusieurs résidait dans la fabrication de gabarits pour
toutes les pièces que nous réalisions en série à l'atelier de l'aéroclub
ou au lycée professionnel de la ville avec la complicité du conducteur
des travaux, les samedis matins. D'autre part, les découragements n'étaient
jamais synchrones entre Daniel et moi, ce qui permettait de se remonter
mutuellement le moral les jours de raz le bol où tout allait de travers
ou était à refaire.
Bref, un projet
de fous pour trois marteaux…
Comme s'il
fallait en rajouter, lorsqu'une plieuse, un tour ou une fraiseuse étaient
réglés, on fabriquait facilement trente pièces de plus qu'il nous en fallait
avec toutes les chutes de Dural récupérées chez Robin (constructeur industriel
d'avions à Darois) qui nous autorisait aussi gentiment à " faire ses poubelles
". De temps en temps, des réunions dînatoires rassemblaient en région
parisienne tous les constructeurs de Cri-Cri, auprès de Michel Colomban.
A ces occasions, nous " vendions " nos pièces en surplus au prix du métal
ce qui fait que nous étions dévalisés en quelques secondes. Accessoirement,
cette rapidité nous permettait aussi de ne pas rester longtemps écrabouillés
entre les cartons et les constructeurs affolés par cette manne… Nous avions
aussi créé un petit journal de liaison entre les constructeurs pour échanger
trucs et astuces. Nos articles étaient vérifiés et parfois censurés par
M. Colomban avant éditions (locales sur les photocopieuses de nos employeurs…).
Rapidement, nous eûmes une centaine d'abonnés à qui nous ne réclamions
que le prix des timbres.
Un délire,
vous dis-je ! L'ambiance fraternelle qui régnait à cette époque à l'aéroclub
était aussi assez extraordinaire. Nous avions constitué notre petit groupe
qui n'était pas triste… (Daniel et son épouse, le gérant du bar, le chef
pilote : pilote de ligne en transit, un agriculteur et un architecte,
pilotes privés et passionnés d'avions). Tout était prétexte à virées à
droite ou à gauche, à tournées de cafés ou à barbecues improvisés en fin
de journée. Il n'y avait aucune barrière sociale entre nous et je garde
un souvenir très nostalgique de cette époque.
J'étais,
de loin, le plus jeune de la bande des trois constructeurs. Lorsque le
projet fut achevé à 80%, Jean, le plus âgé, on le comprend, en eut marre
de nous voir nous disperser un peu trop à son goût et de voir aussi "
traîner " les choses.
Il fut donc
décidé de finir d'abord son avion, ce qui alla relativement vite. Il vola
un peu avec et le vendit pour passer aussitôt à au autre projet de construction…
Daniel et moi décidâmes ensuite de finir le sien. J'étais le moins disponible
de l'équipe et il était bien normal que je passe en dernier. J'emportais,
dans mon petit studio, des tôles de dural sur lesquelles je passais mes
soirées et une partie de mes nuits à tracer les pièces à scier et à usiner
au prochain week-end…
Daniel put
bientôt se régaler sur son propre avion qui tenait toutes ses promesses.
Ce petit bijou, entre ses mains expertes, exécutait toutes les figures
acrobatiques autorisées par l'ingénieur. Il peaufina sans arrêt " la bête
" et fit profiter de ses trouvailles à tous les autres constructeurs,
avant de vendre son avion à son tour. Il n'était pas riche et s'était
vu offrir une offre très alléchante.
Et
vint enfin le jour où MON avion fut terminé, Magnifique oiseau blanc aux
couleurs d'Air France comme celui de Daniel (on ne se refuse rien quand
on est fou…). De nombreuses bricoles restaient à régler et les petits
problèmes étaient solutionnés les uns après les autres avec l'aide précieuse
de mon ami. Mon Cri-Cri avait passé, avec succès, toutes les vérifications
du bureau Véritas, seul agréé pour l'aéronautique et j'avais le " feu
vert " de ces gens pointilleux.
Je subissais
aussi la pression constante des copains qui me demandaient sans cesse
: " Alors ? Toujours pas essayé cet avion ? Quand est ce que tu de
décides ?.. ".
Il faut dire
que tout constructeur d'avion se doit de " dépuceler " lui-même sa machine,
à l'image de certaines religions aberrantes où le mari se doit de " passer
le premier " sous peine d'être déshonoré à vie… Daniel aurait accepté
sans sourciller de remplir mon office, connaissant mon appréhension face
à tout ce qui est nouveau. Mais je voulais faire " comme tout le monde
"…
J'avais effectué
plusieurs roulages jusqu'à 90 km/h où tout se passait bien sauf avec le
badin (anémomètre qui donne la vitesse relative de l'avion) qui avait
toujours du mal à revenir à zéro. Il ne restait plus que le " souci "
du badin et, ce beau matin, après plusieurs roulages et fatigué des rengaines
amicales, je décide de me lancer…
Je vérifie
tout, démarre les deux moteurs et m'installe dans l'avion. Au roulage,
tout va bien à part le badin qui fait comme d'habitude : progression vers
70 km/h en remontant la piste, puis il redescend tout doucement à zéro
alors que j'arrive au bout de la ligne droite et que je fais demi-tour.
Je décolle en 27 (piste en direction de l'azimut 270) car il y a peu de
vent de nord ouest. Je m'aligne sur l'axe de la piste, je sors un cran
de volet, revérifie tout ce qu'il y a à revérifier et j'enfonce à fond
les deux accélérateurs.
Aussitôt, je me retrouve collé au fond du siège par l'accélération hallucinante
du tagazou, dans un bruit infernal d'essaim de guêpes. Je suis à plus
de 100 km/h en quelques secondes, je tire doucement et ça grimpe comme
un obus. Le temps de dire " ouf " et je suis à 300 m du sol. Je redresse,
ralentit et me rajuste sur mon siège. Je rentre les volets et jette un
coup d'œil au badin… qui revient lentement à zéro ! Et m… !!! Je ne sais
donc pas à quelle vitesse je vole, ce qui n'est pas gravissime en soi.
Par contre, au moment de l'approche, je me dis que ça ne va pas être coton.
Heureusement,
je ne sais pas encore tout !...
L'exercice
d'approche et de posé, avec une panne de badin, est pratiqué en apprentissage
pour obtenir le brevet. L'instructeur place alors un cache sur l'instrument
afin que le pilote sache apprécier la vitesse de l'avion visuellement,
pour le jour où...
Mais cette
fois, je me retrouve seul, dans un avion totalement inconnu où les sensations
et appréciations n'ont rien à voir avec tout ce que j'ai piloté, toujours
en double commande (c'est la règle) avant d'être lâché car chaque machine
a sa propre façon de réagir et il est vivement recommandé de ne pas se
louper avec les petits bijoux de l'aéroclub qui valent des fortunes.
Je " tâte
" l'avion aux ailerons… Purée qu'il est nerveux ! Inertie proche du zéro…
La comparaison avec le Mirage me revient en mémoire... Je me dis que ça
va bien comme ça et qu'il est d'abord urgent de me poser pour voir ce
qui cloche avec le badin.
Je parcours
la branche vent arrière à grande vitesse, je réduis progressivement, passe
en étape de base puis en finale. Je sors un cran de volet et me cale bien
dans l'axe. Je descends doucement en visant l'entrée de piste avec une
vitesse estimée à 120 Km/h… Les copains sont tous au bord et au bout de
la piste, à me regarder arriver. Je les distingue de mieux en mieux. Quand
le seuil de piste est environ à cinquante mètres et dix mètres plus bas,
l'avion se met à battre des ailes de façon incontrôlable. J'ai beau contrer
à toute vitesse (les quatre instructeurs avec qui j'ai volé m'ont tous
assuré que je faisais plutôt partie des " bons "…), je n'arrive pas à
amortir les battements furieux… Les copains sont maintenant tout près
et moi, un peu plus bas. Je vais finir par toucher avec une aile et casser
l'avion, c'est sûr ! .. Quant à moi ? ... La décision est vite prise :
remise de gaz pour remonter et essayer de comprendre ce qui se passe.
J'envoie toute la sauce et c'est là que les gros ennuis commencent… Les
moteurs ne sont pas encore complètement rodés ni les réglages au top.
Seul le moteur gauche repart… L'avion se met en crabe aussitôt et embarque
en roulis sur l'aile droite, j'envoie le manche à fond à gauche et je
joue du palonnier en même temps que je sens l'avion décrocher et descendre
sur l'aile comme un caillou, juste quand le moteur droit se met à rugir
à son tour. L'avion raccroche brutalement l'air à cinq mètres du sol,
accepte de redevenir contrôlable et je suis déjà en train de remonter.
Ouf !!!
Je n'ai rien
compris mais je sais que je suis passé près de "la vérité" et encore en
vie dans mon… "cercueil " en dural…
En vol, l'avion
réagit normalement. Je sais qu'il est nerveux, mais tout de même !.. Que
s'est-il passé ?.. Je ne vois pas…
Je recommence
donc l'opération d'approche et c'est exactement le même scénario qui se
reproduit : avion subitement incontrôlable, remise de gaz d'un seul côté,
décrochage dissymétrique, raccrochage de justesse avant de tout fracasser
et remontée… Cette fois, j'ai la sueur qui me coule dans le dos et me
demande sérieusement comment tout ça va finir.
Je cogite
à toute vitesse. Puisque l'avion vole bien en palier et avant les dernières
dizaines de mètres qui me séparent de l'entrée de piste, c'est qu'un phénomène
extérieur agit sur lui. A la réflexion, il ne peut s'agir que la " dégueulante
" créée par la forêt proche et bien connue de tous à cet endroit, quand
le vent a une composante nord. Avec un avion plus lourd, ces rouleaux
turbulents se contrôlent et se traversent sans problème pour un pilote
aguerri qui ne les remarque même plus. Mais là, avec sa Formule 1 nerveuse
comme un pur sang… le pilote commence à se sentir pâle. C'est clair :
si je recommence, j'aurai de nouveau une savonnette à piloter dans une
baignoire mouillée, mais l'arrêt final glissera moins bien... Je décide
donc de me poser avec le vent dans les fesses, ce qui n'est pas DU TOUT
recommandé en temps normal et encore bien moins quand on n'a que le pifomètre
pour apprécier la vitesse de l'avion et celle de l'air qui vous pousse
!! Vitesse que vous devez évidemment rajouter pour que " tout " tienne
en l'air jusqu'au bout…
Je fais donc
mon approche sur la piste 09 (vers l'azimut 90) dont l'environnement est
dégagé au nord. J'arrive à l'altitude critique. Rien ne se passe… Je continue
à descendre doucement au jugé et m'attend maladivement à voir le phénomène
réapparaître. Pourtant, l'avion glisse doucement jusqu'au sol et je le
pose comme une fleur. Je freine et les copains accourent. Je coupe les
moteurs et ouvre la verrière.
Daniel (de dix ans mon aîné) est au-dessus de moi et me lance avec un
grand sourire. "Ça va ? Vieux ?". Je réponds instinctivement : "Je crois
que j'ai vu la faucheuse de près". Tout le monde se marre sauf moi… Connerie
d'orgueil !
Retour à l'atelier,
démontage du circuit d'anémomètre et découverte d'un grain de soudure
à l'intérieur d'un T de connexion qui l'obstruait partiellement et avait
été la cause de mes premiers soucis.
Je ne peux m'empêcher de narrer en détail ma mésaventure à Michel Colomban.
Réponse partielle de ce dernier : "Peaufinez rodages et réglages. Au
vu de ce que vous m'avez décrit, vous êtes certainement un bon pilote
pour vous en être sorti…". Re-frissons rétrospectifs…
Néanmoins,
je suis traumatisé par l'aventure. C'est Daniel qui finira les heures
nécessaires à la certification de l'avion et qui parachèvera tous les
réglages en s'amusant comme un fou. L'avion obtient tous ses papiers,
vole et réagit à merveille, mais ma vie à venir et ma jeune famille valent
mieux que cet engin que je me décide à vendre. Et puis, voler tout seul
puisque les deux amis ont vendu leurs avions…
Je mets une
annonce dans une revue d'aviation.
Un pharmacien
de Troyes, plein aux as, vient l'essayer, est séduit et me l'achète en
chipotant le prix. Je calcule que j'ai travaillé à 20 F. de l'heure… Mais
tant pis. Ca paiera la facture de la maçonnerie de la maison que nous
voulons construire. L'affaire est conclue et mon avion part quelques jours
plus tard dans sa remorque, vers les terres troyennes.
Un
dimanche matin, Daniel m'appelle : "Salut, vieux ! Attends-toi à être
contacté par la Police de l'air. Ton avion a été revendu par le pharmacien
et le nouveau propriétaire s'est tué avec…".
Gros flottement…
Je
n'ai pas été contacté et je n'ai pas su si mon pharmacien avait cherché
à faire une plus-value après son chipotage d'achat.
Je n'ai pas
su non plus comment entrer en contact avec la famille du mort, de peur
d'être maladroit. Le jeune père de famille était quelqu'un de très calme
avec qui Daniel avait sympathisé entre temps (le "clan" des pilotes de
Cri-Cri était très soudé).
Les témoins
de l'accident l'ont vu voler normalement à moyenne altitude, puis l'avion
s'est incliné lentement sur l'aile droite et s'est dirigé ainsi jusqu'au
sol. Malaise probable ?..
L'épave a
été scrutée par le Bureau Enquêtes et Accidents de l'Aviation Civile,
comme pour tout accident aérien. Tout était "normal".
L'avion et son constructeur furent mis hors de cause. Quelques temps plus
tard, j'arrêtai définitivement l'aviation légère. Mon nouveau statut de
père de famille ne me permettait plus, moralement, de laisser trop d'argent
dans ce plaisir de luxe.
Fin
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