J'ai participé, il y a quelques années, à une masterclasse d'écriture organisée par le Centre Régional du Livre de Bourgogne et je ne le regrette pas. Si vous aimez ou êtes tenté(e) par l'écriture et que l'occasion se présente, n'hésitez pas à participer, surtout si c'est gratuit !
Je m'y suis amusé, j'ai rencontré
des auteurs en herbe comme moi, d'autres plus confirmés et même
un gentil garçon qui se prévalait de réécrire les
textes de Freud... Nous ne le vîmes qu'une fois...
J'y ai découvert d'autres horizons et de nombreuses amitiés perdurent
au-delà du temps avec des auteurs présents.
Chaque semaine, nous avions un "devoir" à rendre pour la réunion suivante et le texte qui suit est celui que j'ai présenté lors d'une séance. Le thème était "trouvé" en ouvrant un livre au hasard et en pointant un groupe de mots les yeux fermés !
"Devoir" libre sur le thème : "Le jour où le nuage..."
Je glissai un regard discret sur ma montre. Seize
heures ! Déjà ! Et l'autre qui me racontait sa vie alors que j'avais rendez-vous
avec un autre client dans moins d'une heure, et dans une ville que je ne connaissais
pas... Galère ! Quelle idée, aussi, d'avoir accepté cette mission de remplacement
à Strasbourg. Ça m'apprendra, de rendre service aux chefs !..
Bon, il fallait conclure ! D'abord, je décidai d'arrêter de lui sourire bêtement
heu... commercialement et de tasser mes documents ; ça pouvait l'aider à comprendre.
- C'est comme ma femme, elle m'expliquait dernièrement...
Pas possible ! Il m'en voulait ? Je lui donnai encore une minute avant de l'éjecter...
- Là, elle est partie à Londres faire ses courses. Il n'y a pas moyen de
s'habiller à Strasbourg...
T'as raison, t'as raison... T'as pas envie d'aller la rejoindre ? Allez, fais-moi
PLAISIR !
- Vous comprenez, elle s'habille Burton. Alors, autant aller à la source
?
Ben non, il ne voulait pas me faire plaisir !
- Vous ne croyez pas ?
- Hein ? Ah si, si ! Certainement...
Si ça se trouve, il était envoyé par un concurrent pour me bousiller ma journée...
Allez, je m'appuie sur les paumes et je commence à m'agiter. Peut-être va-t-il
comprendre, à la fin ?
- Pour les chocolats, pareil. On va en Belgique !
Et pour les nems, tu vas en Chine, connard ?.. Tant pis, j'allais devoir le
brusquer un peu...
- Bon, Monsieur, ce n'est pas que je me m'ennuie en votre compagnie, mais
j'ai quelques rendez-vous à honorer d'ici ce soir et...
- Ha ha ! Je comprends... Des rendez-vous en 95-60-90, n'est-ce pas ?
- Ça, je ne sais pas encore...
- A votre œil coquin, je suis sûr du contraire !
Mon œil coquin... Il était vraiment con celui-là ! Je ne regrettais pas de lui
avoir vendu le plus mauvais produit de la gamme... Cette fois, je décidai de
me lever et de le virer.
- Voilà Monsieur Schwerfällig. Nous avons terminé, je vais vous souhaiter
une bonne fin de journée et continuer la mienne...
Un quart d'heure plus tard, j'avais récupéré ma voiture ornée d'un papillon.
Allons bon, avalée par le fisc, ma commission ! Merci, Monsieur Lourdaud...
Je slalomai rapidement dans Strasbourg, cap à l'Est, direction Kehl, en Allemagne.
Bientôt, je roulai sur l'avenue du Pont. Le Rhin n'était pas loin. Le temps
de dire "ouf" et la pancarte du "Pont de l'Europe" m'informa de son nom. Je
franchis l'ouvrage rapidement et me souvins aussitôt des recommandations laissées
par Michel Hennemann, le collègue dont j'assurais le remplacement : "Si tu
passes par le "Pont de l'Europe", méfie-toi, les flics allemands sont souvent
en embuscade avec un radar à la sortie". Un coup d'œil au compteur... Et
flûte ! 80 au lieu de 70... Je pilai presque et faillis me faire emboutir par
le camion qui me collait. Naturellement, le chauffeur en rajouta avec des coups
de corne à réveiller les morts. Ça continuait fort... A la sortie du pont, j'observai
les bas-côtés. Pas de petits hommes verts en embuscade ce jour-là. Ouf ! De
plus, il y avait très peu de monde sur cette voie. Je me dis que je serais peut-être
dans les temps... Est-ce que la chance avait décidé de tourner ? J'étais maintenant
en Allemagne et je ne croisai que quelques voitures françaises. Où étaient donc
les Allemands ? Ils travaillaient, bien sûr !.. pendant que les Français se
promenaient… Refrain connu. En tout cas, ça m'arrangeait bien car la circulation
était d'une fluidité exceptionnelle en ce milieu d'après-midi. Je rencontrai
seulement un camion de pompiers allemands qui fonçait et me croisa, toutes sirènes
hurlantes. Tiens, j'aurais juré qu'ils étaient habillés de blanc… Une tenue
ignifugée, sans doute ? Ou bien leur tenue de combat ? Les nôtres s'habillent
bien en noir dans des camions rouges… Bon ! Je devais cesser de rêvasser car
j'entrais dans Kehl.
Heinnemann m'avait laissé son road-book où j'avais trouvé : Fraü Müller, 15
Freiheitstrasse, troisième rue à droite à la pancarte d'agglomération… Je comptai…
Première rue… Deuxième… J'étais à la troisième ! Zut ! Sens interdit ! Peut-être
la quatrième, alors ?… Non, Ruhestrasse ! Si Heinnemann s'y était mis aussi,
c'était un complot ?.. Ça ne pouvait donc être que la deuxième, alors ?.. Je
fis demi-tour et repartis dans l'autre sens pour finalement admettre qu'il n'y
avait aucune rue de la Liberté dans ce secteur. Je pestai contre mon collègue
à qui j'allais dire deux mots à l'occasion ! Je n'avais plus qu'à demander ma
route dans un bar ou un bureau de tabac et je me mis à longer la rue au ralenti
pour en dégotter un.
C'est seulement alors que je remarquai que tous les commerces étaient fermés
et avaient abaissé leurs rideaux de fer. Nous étions le 29 avril 1986. Etait-ce
un jour férié en Allemagne ? Ou bien l'anniversaire d'une catastrophe locale
? Ou encore une journée de grève à l'appel des puissants syndicats allemands
?.. J'étais bien incapable de le savoir et m'en serais fichu complètement si
ça ne m'avait pas obligé à chercher mon information ailleurs…
Je me résolus à questionner un quidam, en espérant qu'il parle français ou,
au pire, anglais !.. Mais il n'y avait personne dans les rues non plus ! Ils
n'étaient pas tous au boulot, tout de même ? Il fallait qu'ils arrêtent l'intox
!.. A moins qu'ils ne fussent à une manif ?.. Ou la messe ?.. Incroyable !..
Fraü Müller, 95-60-90 potentielle, ne m'achèterait certainement rien aujourd'hui…
Le temps de trouver le commissariat ou la gendarmerie, puis de me faire expliquer
mon chemin et je serais en retard d'une bonne heure à mon rendez-vous. La belle
ne risquait pas de m'accueillir par un sourire !
Je n'avais plus que la ressource de rentrer à Strasbourg puis d'appeler ma cliente
pour m'excuser et essayer de décrocher un autre rendez-vous. Je démarrai le
moteur, mis mon clignotant bien inutile pour déboîter quand je vis un camion
de livraison français arrivant dans l'autre sens.
Je lançai des appels de phares désespérés puis jaillis de la voiture. Le chauffeur
routier stoppa son camion à ma hauteur et me regarda d'un air surpris. Il abaissa
sa vitre.
- S'il vous plait -demandai-je - vous connaissez cette ville ?
- Plutôt, oui ?
- La Freiheitstrasse, vous savez où elle se trouve ?
- Bien sûr. Vous prenez à droite juste avant la pancarte d'agglomération
et ça doit être une des premières rues sur votre droite… Heu… Dites, vous savez
ce qui se passe, ici ?
- Comment ça ?
- Y'a pas un chat dans les rues, vous avez remarqué tout de même ?
Bien sûr que j'avais remarqué, mais je ne sus rien faire d'autre que de hausser
les épaules pour exprimer mon incompréhension.
- D'habitude, chaque fois que je livre à cette heure-là, il y a des bouchons
à cause de la sortie des bureaux !
- Moi, c'est la première fois que je viens, alors... En tout cas, merci pour
le renseignement !
- Pas de quoi ! Bonne soirée !
Je regagnai l'auto et repartis à toute vitesse en direction de l'entrée de la
ville. Il suffisait donc de prendre le petit chemin à droite, celui que j'avais
négligé en arrivant. Bientôt, j'y fus engagé. Première rue… deuxième… troisième,
et j'arrivai enfin dans cette fichue Freiheitstrasse !
Je stoppai contre le trottoir, à hauteur du numéro 15. Il s'agissait d'une maison
coquette, au fond d'une petite cour bien ordonnée, bien allemande... Je descendis
rapidement de voiture et récupérai ma sacoche sur la banquette arrière. Dans
la foulée, j'appuyai sur le bouton de la sonnette fixé au portillon. Rien ne
bougea. Je réitérai mon appui, en insistant un peu plus longtemps, sans davantage
de succès.
Comme toutes les autres, cette rue était déserte. Je commençais à croire que
j'étais dans une ville fantôme quand je vis un rideau de fenêtre de la maison
s'écarter et une dame me faire signe. Je distinguais mal à cette distance, mais
j'avais l'impression qu'elle m'invitait plutôt à partir qu'à entrer… Cette fois,
je devenais schizophrène… Sans plus réfléchir, j'ouvris le portillon et traversai
la cour. Je gravis les quatre marches du perron et frappai doucement à la porte.
Au lieu de la voir s'ouvrir sur une dame ronchonne ou accueillante, c'est une
voix hystérique qui hurla derrière la porte :
- Nein ! Gehen Sie fort ! Sie treten nicht herein ! (Non ! Partez ! Vous
n'entrez pas !)
Quel accueil ! Je ne comprenais pas tout,
mais il était clair que je n'étais pas le bienvenu et même plutôt un pestiféré
en puissance…
Et puis zut ! Je décidai qu'Heinemann reviendrait voir sa folle lui-même et
tournai les talons. En sortant de la propriété, je me retournai et vit Fraü
Müller qui s'agitait fébrilement derrière sa fenêtre. Elle me regardait en se
frottant énergiquement les cheveux, en passant les mains sur son visage et en
s'époussetant nerveusement les épaules… Complètement givrée, la vieille !
Je regagnai ma voiture et pris le chemin du retour. La circulation restait toujours
aussi fluide en Allemagne et c'est presque avec joie que je me replongeai dans
les embouteillages de Strasbourg. Il était trop tard pour retourner au bureau
et je filai directement à mon hôtel.
Le soir venu, je pris ma douche en repensant à mon incroyable aventure de l'après-midi
puis décidai de regarder un peu la télévision avant de descendre dîner. C'était
l'heure du Journal et Monsieur Chirac, notre Premier Ministre en était l'invité
vedette. Tout sourire, mais sans rire, il expliqua alors à la France entière
que le nuage radio actif de Tchernobyl avait décidé aujourd'hui de se déplacer
vers l'ouest au lieu de suivre les vents dominants, mais qu'il s'était heureusement
arrêté à la verticale du Rhin. J'étais dubitatif… Cet homme pouvait-il nous
mentir ? Il était probable que non ; un mensonge de cette gravité aurait sonné
le glas de sa crédibilité et de sa carrière politique… Tchernobyl, tu n'auras
pas l'Alsace et la Lorraine !
Infos sur : http://www.lexpress.fr/Express/Info/Sciences/Dossier/tchernobyl/dossier.asp
Fin.