Quelques extraits de : "Le diable dort si mal..."

 

(L'enfant et sa mère approchent du village)

Ce qui différenciait cette tournée des autres, c'était que le gros Bernard n'était pas seul sur la banquette de sa charrette. Une dame encore jeune et un gamin se serraient à ses côtés, du mieux qu'ils pouvaient en se cramponnant à la planche mal rabotée qui les supportait. Ils terminaient là, un voyage commencé depuis plusieurs jours. Ils présentaient bien, ce qui tranchait furieusement sur la "biaude" délavée et tachée du gros Bernard… Une tenue du dimanche, un jour de semaine ! - songeait le "vinassier" sous son feutre sans âge - Non, mais quelle idée ?… Il avait accepté de faire le taxi en même temps que sa tournée parce qu'on le lui avait demandé gentiment, parce que la dame était la petite cousine par alliance d'une tante du côté de sa mère et aussi parce qu'il fallait de bonnes raisons pour refuser de se rendre service, à cette époque.
Sa situation était flatteuse et il était tout émoustillé de sentir le corps menu de cette belle femme se frotter doucement au sien, au gré des secousses. Seule ombre au tableau, les deux juments semblaient prendre un malin plaisir à dégazer, bien plus qu'à l'accoutumée. Les pets, particulièrement infâmes, n'étaient jamais synchrones entre les deux bêtes et des effluves à faire dégueuler un bouc submergeaient régulièrement l'attelage, plus souvent qu'à son tour. Mais qu'est-ce que ces deux garces avaient bien pu bouffer pour offrir un tel festival ? - se demandait le gros Bernard… Au début, il avait cru bon d'expliquer maladroitement à la dame que ce n'était pas lui qui… mais que… Cette dernière avait hoché la tête derrière le mouchoir lui protégeant partiellement le nez, se doutant bien que le pinardier, malgré sa corpulence, sa rusticité prononcée et un goût probablement immodéré pour les haricots secs, n'aurait jamais pu atteindre un tel degré de performances

 

(Pendant la découverte de la menuiserie)

Puis, l'homme de l'art ne cessa de remettre et de déplacer le dessus pour parfaire l'ajustement, ôtant de minuscules épaisseurs de bois avec son rabot à chaque fois. Ignace demanda :
- Pourquoi vous faites ça ?
- Il faut bien que ce soit le plus étanche possible, mon gars !
- Vous croyez qu'elle voudra se sauver ?
Jacques faillit s'étouffer :
- C'est pas pour ce sens là, l'étanchéité ! C'est pour que les vers aient plus de mal à rentrer ! Car ils finissent toujours par y arriver...
- Les vers ?
- Ben oui ! Les vers !... Ceux que tu mets au bout de ta ligne pour attraper les poissons ! Alors plus tard, ceux qui en ont réchappé ou leurs enfants reviennent pour te bouffer à ton tour. Ça s'appelle de la vengeance…
- Et elle pêchait beaucoup, la Marthe ?
- Qu'est-ce que ça a à voir ?
- C'est pour savoir s'ils seront très méchants avec elle…
La fin de la phrase avait été chevrotante et interpella Jacques qui commençait pourtant à bien s'amuser et trouver que le gamin avait de la répartie. Il arrêta son geste, releva la tête et son sourire s'effaça. Le gosse était vraiment en peine pour une vieille bique qu'il ne connaissait même pas !…

 

(La découverte du "diable")

- Vous y croyez, vous, en Dieu ?
- Je crois surtout ce que je vois. Je n'ai jamais été très porté sur la religion et depuis 70, c'est plutôt au diable que je crois !
Le gosse s'en était arrêté.
- Donc, vous avez vu le diable ? - demanda Louis, effaré.
- Chaque jour de cette saloperie de guerre !... Enfin, façon de parler ; je ne l'ai pas vu avec sa queue fourchue, si ça peut te rassurer ! Le diable, il dort toujours dans un coin de la tête des hommes. Et il ne demande qu'à se réveiller…
- Alors, moi aussi, j'ai un diable dans la tête ? - questionna gravement l'enfant.
- Sûrement… Mais il ne doit être plus gros que ça ! - répondit Jacques avec un sourire et en montrant un espace minuscule entre deux doigts - Et tu sais, il se réveille surtout chez les gens qui sont déjà méchants de nature.

 

(A la messe "imposée")

Les batraciens de bénitiers, venus pour être vus ou sans vraiment savoir pourquoi, ne notaient que la présence incongrue de Jacques et le beau garçon inconnu le suivant comme un chaperon. Malgré le rite funéraire, les cancans allaient bon train, de banc en banc, de stalle en stalle :
- D'où perche cet enfant qui a réussi à traîner Jacques jusqu'à l'église ?
- Jacques ? Vous parlez !... Il est venu pour son Elise !
- D'aucuns disent que cet enfant serait un fils caché, ou bien un petit-fils d'un enfant caché aussi ?
- Il paraît qu'une dame bien mise serait passée chez Jacques, hier matin… Une ancienne maîtresse, certainement !
- Même que son amie Louise colporte une histoire embrouillée de petit-neveu qui n'en serait pas ! Mais vous connaissez Louise ; elle raconterait n'importe quoi pour protéger son menuisier…
- Tout de même, ce Jacques ! Qui aurait dit ça de lui ?...
Quelques bribes chuchotées parvinrent jusqu'aux oreilles de l'intéressé qui bouillonnait intérieurement. Il rêvait d'escalader la chaire pour aller y dénoncer, avec véhémence, la crétinerie incrustée chez ces apôtres de pacotille, au lieu de l'amour universel prôné chaque dimanche par leur maître à penser ! Heureusement pour la postérité, sa sagesse lui dicta finalement l'indifférence comme meilleure marque de mépris.

 

(Autre "spectacle" et non-dits)

Quand l'église se fut vidée, les porteurs rechargèrent la Marthe dans son dernier carrosse qui s'ébranla bientôt en direction du cimetière. Là, la morte eut droit à une dernière mise en vedette sur ses tréteaux, au milieu de l'allée bordée de sapins et devant sa tombe ouverte. Ceux qui le souhaitaient purent défiler pour asperger la bière d'eau bénite. Certains effectuaient ce geste pour la deuxième fois après l'avoir fait à l'église. Pour quelques perfectionnistes, il s'agissait d'une troisième aspersion après la visite rendue au domicile de la défunte, comme si les chances d'entrer au Paradis se mesuraient à la pluviométrie recueillie par le cercueil… Puis, ce dernier fut descendu doucement jusqu'au fond de la tombe, guidé par les cordes des porteurs. Enfin, et avec un naturel sidérant, Mathieu se cracha copieusement dans les mains avant d'empoigner fermement sa pelle pour reboucher le trou. Il y allait de bon coeur, le Mathieu ! Faisant rouler ses muscles noueux sous sa chemise ouverte aux manches retroussées pour faciliter l'effort, il relevait furtivement les yeux de temps en temps pour lire les éclairs de désirs présents dans les yeux de ses nombreuses conquêtes présentes, mariées ou pas. Outre son physique avantageux et sa musculature impressionnante, acquise à toujours manier la fourche ou la pioche à longueur de journées, ses fonctions funéraires et son habitude à manipuler et côtoyer les cadavres, récents ou anciens, provoquaient une attirance morbide chez certaines femmes du village. Mathieu se moquait bien du pourquoi et du comment de ces étranges effets, se contentant de "rendre service" sans façons, à ses nombreuses admiratrices. Pour l'heure, il ne s'agissait pas de faiblir ! Mais il ignorait que plusieurs hommes de l'assistance, cocus réels ou potentiels, priaient qu'un lumbago béni vienne à point nommé bloquer le fossoyeur et briser sa satanée légende de colosse, en pleine démonstration de puissance.

 

(Un repas dominical)

Il était midi moins dix. Aussitôt, il se leva.
- Désolé Antoine, mais Louis et moi, il faut qu'on y aille. Louise nous a invité pour midi et si on a une minute de retard, elle va nous faire une pendule avec son lapin…
Les consommations avaient été réglées à la commande et ils prirent congé aussitôt. Il ne resta qu'Antoine devant son fond d'anisette. Vaguement revanchard, il lança à son vieil ami et voisin avant qu'il ne soit trop éloigné :
- Quoi qu'il en soit, elle te fait bien marcher à la baguette, celle-là ! Marié ou pas…
Amusé, Jacques leva la main sans se retourner ; il y avait un peu de ça, effectivement. Ils arrivèrent chez Louise en même temps qu'elle ! Un bon point - jugea Jacques. Puis ils entrèrent, aidèrent à mettre la table et s'assirent bientôt autour. L'hôtesse apporta l'entrée : un magnifique pâté de lapin cuit dans un moule en grès et entouré d'un jus de tomates qui régala la petite assemblée. Vint ensuite le fameux lapin de Thérèse, mijoté savamment dans sa sauce parmi différentes herbes, entre des oignons, des champignons rosés et quelques trompettes de la mort pour en rehausser le goût. Des pommes de terre sautées accompagnaient la viande dans une autre grande coquelle en fonte. Il s'agissait d'un véritable festin pour Jacques, un peu trop habitué à sa soupe et aux repas moins fournis dont Louise lui faisait souvent grâce. De son côté, nostalgique, Louis repensait aux agapes dominicales préparées par sa grand-mère, toujours inquiète à l'idée qu'un invité quitte sa table avec la faim. Puis, ce fut au tour d'un énorme fromage blanc à la crème d'arriver sur la table. Louis demanda s'il y avait du sucre… Hérésie au village ! Il accepta donc de le goûter avec sel et poivre selon la tradition locale et hocha la tête, d'abord surpris mais finalement convaincu et converti. Louise était véritablement aux anges d'avoir du monde avec elle sachant, en plus, apprécier ses efforts et talents de cuisinière à leurs justes valeurs. Guillerette, elle demanda :
- Allez ! Maintenant, essayez de deviner ce que j'ai préparé en dessert ?... C'est facile, en cette saison !
En vieux renard, Jacques afficha une moue interrogative pour ne pas se risquer à dire ce qu'il ne fallait pas. Louis pensa avoir deviné et proposa, sans crier gare :
- Une tarte au lapin !
Devant la mine abasourdie de Louise et celle de Jacques, déconfite, il risqua avec moins d'enthousiasme et bien plus bas, cette fois :
- Une pendule, alors ?...
Jacques n'osait toujours rien dire, redoutant l'onde de choc. Louis, perplexe, observait les physionomies des deux adultes. Finalement, Louise leva les sourcils d'un air qui en disait long, quitta silencieusement la table pour y revenir avec sa tarte aux pommes qu'ils dégustèrent avec du café.

 

(Petit cours d'ophtalmologie...)

- Cette fois, on se change pour de bon ! - lança le menuisier. - Même si c'est la Louise qui décide de pointer son vieux nez !...
- Elle est vraiment gentille, Elise… - répondit Louis, complètement hors sujet.
- Hein ?... Ah, oui. Elle est gentille… Sa petite-fille aussi, non ?
L'apprenti ne s'attendait pas à ce retour. Il bafouilla :
- Oui, elle est très gentille aussi. - il se ressaisit. - Elle voulait tout savoir sur l'atelier et les machines ! J'avais à peine donné une réponse qu'une autre question arrivait ! J'espère que je n'ai pas dit trop de bêtises…
Jacques le rassura.
- Ne t'inquiète pas pour ça ! Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois…
Louis ne comprit pas la maxime. Personne ne lui avait semblé aveugle et les yeux rieurs de Jeanne n'avaient rien de ceux d'une handicapée visuelle. Il préféra demander :
- Dites, vous croyez vraiment qu'elle va m'écrire ?
- Je pense que oui. A mon avis, tu lui as tapé dans l'œil… Ça crevait les yeux !
Louis passa rapidement sur ces tortures ophtalmologiques qu'il imagina vaguement en rapport avec l'histoire des aveugles et des borgnes. C'était seulement la haute probabilité d'un prochain courrier qui l'inquiétait sérieusement.

 

(Mariage...)

Ce dimanche, à l'heure des noces, conformément à la tradition, Louis ne découvrit Jeanne en robe de mariée que lorsque son père la conduisit solennellement à l'autel. Elle ne s'était pas enlaidie depuis leur première rencontre ! La douceur de ses traits et de son regard, perdus dans ses boucles blondes sous le voile, s'étaient affinés. Quant à sa jolie silhouette, elle n'avait jamais autant été mise en valeur. Cela la changeait tellement des tenues modestes arborées pour enseigner, voire des bleus de travail pour homme qu'elle enfilait pour travailler à la menuiserie, au grand dam de sa grand-mère. Les villageois s'étaient frotté les yeux de longues minutes, après une telle vision !
De son côté, Louis avait grandi comme une asperge depuis qu'il respirait le bon air du village et sa stature était devenue athlétique, à la fin de manier des pièces de bois à longueur de journée. Le tout, emballé dans un costume neuf et sur mesures confectionné par sa mère, finissait de troubler les paroissiennes ayant déjà remarqué ses yeux, six ans auparavant !…
La petite église n'avait sans doute pas accueilli un mariage de tourtereaux aussi remarquables depuis longtemps, d'autant plus qu'aucun d'eux n'était originaire du pays ! Pourtant, presque l'ensemble du village était là ; la gentillesse permanente et remarquée des mariés y étant sans doute pour beaucoup, en plus du respect des villageois pour Elise et Jacques.
Au premier rang, Adèle Dumont épongeait discrètement ses larmes dans son mouchoir de fine dentelle. Les paroissiens qui le remarquèrent se dirent que si une mère est toujours émue de voir son fils se marier, celle-ci en faisait peut-être un peu trop ? Mais c'est si souvent le cas avec les gens de la ville…
En fait, la maman pensait surtout au chemin parcouru par son Ignace qu'elle appelait désormais Louis, comme chacun, au village. De l'enfant malingre, replié, ignare et semblant condamné à le rester, quelques villageois sans prétention avaient réussi, à force d'amour et de dévouement naturels, à faire un bel homme, instruit et épanoui. Malgré son amour maternel, elle savait qu'elle aurait échoué dans la même tâche ; son fils était prédisposé à rester anormal comme beaucoup de fruits incestueux.

 

(Visite gendarmesque...)

Les fonctionnaires descendirent lourdement de leurs montures et s'approchèrent du vieillard. L'un d'eux le salua militairement :
- Bonjour Monsieur Laboureur, gendarmerie nationale. On nous a dit qu'on vous trouverait ici…
Jacques fronça un instant les sourcils avant de répondre :
- Ça alors… La gendarmerie ? J'aurais juré que c'était le cirque Barnum !...
Les deux hommes de loi se regardèrent, complètement ahuris. Le gradé hasarda :
- Pardon ?
- Rien !... - répondit Jacques - J'avais cru voir deux clowns… Mais ma vue a bien baissé, excusez-moi !... C'est à quel sujet ?
- Au sujet de votre âne. Vous deviez l'amener à la gendarmerie de Montcenis, et…
Le menuisier le coupa. - Je n'ai pas pu le faire emmener. Et depuis, il est mort !
- Mort ? - répéta bêtement le gendarme.
- Mort ! Kaput !... Faut vous faire un dessin ? - commença à s'énerver Jacques.
Les gendarmes s'observèrent encore. Le brigadier précisa :
- Il était réquisitionné et placé sous la responsabilité de l'armée. Que lui est-il arrivé ?
- Alors, l'armée l'a mal protégé ; je l'ai tué…
- Quoi ? - aboya le plus âgé des deux - C'est assimilé à du sabotage de moyen militaire ! Et en temps de guerre…
Jacques explosa :
- Je lui ai épargné d'aller en enfer en attendant de croiser le diable ! Il n'a pas souffert… Et alors ? Vous allez faire quoi ? Me fusiller ?... J'ai fait 70, moi, bande de zigotos ! Alors, ce ne sont pas deux planqués comme vous qui vont m'impressionner !
Les deux pandores affichaient des mines rouge vif. Le gradé éructa :
- Ça ne va pas se passer comme ça, Monsieur Laboureur, vous aurez de nos nouvelles !...
Jacques répondit calmement :
- Vous savez où me trouver. Maintenant, sortez de cette propriété privée… Et vite !
Puis, il empoigna les deux roues de sa chaise roulante et effectua un demi-tour rapide, laissant sur place les deux militaires en colère, ridiculement seuls.

 

(Espoir...)

Au printemps suivant, Jacques et Louise reprirent leurs promenades habituelles les poussant souvent devant l'école, au moment de la récréation. A chaque fois, ils échangeaient avec Jeanne des petits signes et des sourires. Mais un beau matin où les fleurs de cerisiers jetaient leurs pétales immaculés au vent joyeux, elle ne les remarqua pas. Elle riait en regardant Ferdinand pendant que leurs élèves couraient en piaillant dans la cour… Louise en fut choquée. Quant à Jacques il sourit ; avec un peu de chance, l'aube pourrait encore se lever.