Floralie symphorinoise
Nouvelle
sur le thème: "Mon Village est mon Avenir"
(Sujet imposé
: "Imaginez votre village tel qu'il sera dans dix, vingt, trente ans ou
plus")
(Ecrite dans le cadre du concours 2003 organisé à l'occasion de la Fête du Livre d'Anost, cette nouvelle a remporté le premier prix à l'unanimité du jury)
Floralies symphorinoises.
L'histoire que je vais vous conter
débute vers 2020, à Saint Symphorien de Marmagne.
A l'époque, mon village était habité par quelques artisans, un hôtelier-restaurateur,
trois agriculteurs se répartissant âprement les terres laissées vacantes par
leurs aînés et par une population de huit cents âmes en âge scolaire, retraitée,
employée à la ville voisine ou, hélas, chômeuse. Cette situation ne générait
plus suffisamment de revenus, essentiels pour l'entretien, la gestion et les
investissements indispensables à la commune. Pouvait-on augmenter sans cesse
les impôts locaux pour y faire face ? Cette éventualité rencontra un rejet systématique
de tous les administrés. Il fallait donc trouver une solution innovante et,
naturellement, la tâche en incomba au maire. Travailleur infatigable, ce dernier
se creusa les méninges jour et nuit, sans parvenir à y déterrer la moindre idée
géniale... Jugeant, avec perspicacité, que l'union fait la force, il annonça
par voie de presse et d'affichettes que toute la population était invitée à
réfléchir aux solutions possibles pour trouver de nouvelles ressources financières,
puis à venir les présenter lors d'une réunion publique ultérieure.
Comme toujours en pareille circonstance, il était bien difficile de prévoir
le nombre de personnes qui allaient se sentir concernées par le projet. Notre
maire hésita longuement sur la taille du chapiteau nécessaire à l'accueil de
ses troupes avant de passer commande. Le moment venu, malheureusement pour lui,
la Fête du Livre d'Anost avait acquis une dimension européenne et tout le stock
des Chapiteaux du Centre lui était réservé, depuis longtemps… Comme la date
de réunion était déjà retenue, il n'était plus possible de la modifier et le
rassemblement fut donc prévu dans la salle polyvalente. La salle de deux cents
places était modeste, mais il était toujours possible de tasser un peu plus
les sièges, de faire asseoir les bambins sur les genoux des parents ou d'installer
un haut-parleur dans la cour pour tous ceux qui ne pourraient pas tenir dans
la salle, un peu à la manière d'une messe pontificale.
Le jour venu, notre maire, son adjoint et la secrétaire de mairie arrivèrent
à la salle, une demi-heure à l'avance. Six personnes attendaient déjà devant
la porte, ce qui raviva les craintes. Chacun se salua car c'est une coutume
très ancrée au village, même entre ceux qui ne s'apprécient guère. Puis, tout
le monde entra et s'installa. Pendant que les gens discutaient de la pluie et
du beau temps, le maire, un peu isolé à sa table de présidence, en profitait
pour relire et griffonner quelque dossier sorti de sa mallette. Trente minutes
après l'heure officielle du début de réunion, l'assemblée ne s'était pas étoffée
d'un iota… Observant ses six concitoyens, le maire calculait mentalement le
ratio entre ses huit cents râleurs et le nombre de gens présents. Entre deux
retenues mathématiques, il bénissait aussi la Fête du Livre de lui avoir évité
de passer pour un mégalomane irrécupérable…
Il invita son adjoint et sa secrétaire au silence et se racla la gorge pour
que les autres s'approprient aussi l'invite. Il rappela brièvement les soucis
communaux, déclara la réunion ouverte, remercia les présents et regretta le
manque d'intérêt des autres. Puis, comme c'était le but de la réunion, il invita
chacun à s'exprimer.
Dans toutes les réunions publiques, ce " passage de main " est traditionnellement
suivi d'un silence de mort qui peut se transformer rapidement en brouhaha incompréhensible,
dès qu'un participant trouve le courage de se lancer. Cette réunion ne transigeait
pas à la règle et il fallut titiller le plus facile à décider :
- Alors, Paul - lança le maire - Comment vois-tu les choses ?
- Eh bien… Moi, je suis quelqu'un qui voyage beaucoup, comme chacun sait.
Et ce que chacun ne sait peut-être pas, c'est la difficulté d'aller d'une ville
à l'autre, dès lors qu'elles ne sont pas sur le réseau autoroutier…
Chacun était suspendu aux lèvres de Paul. Qu'est ce que ce V.R.P. en produits
pétroliers allait bien raconter ? Certains souriaient, s'amusant à l'avance
de l'" invention " promise et d'autres, comme Julien, commençaient à froncer
les sourcils. Paul reprit :
- Vous savez tous que nous sommes sur l'axe Nevers-Chalon sur Saône. Sachez
aussi qu'entre Le Creusot et Nevers, c'est la galère !
Tout heureux de sa rime, Paul attendit quelque rire qui ne vint pas. Un peu
déçu, il enchaîna :
- Il y a pourtant la solution : créer une route à quatre voies qui relierait
les deux villes en passant par notre vallée Est-Ouest. Ce chantier gigantesque
occuperait nos entreprises de terrassement. En même temps, cela amènerait des
clients à l'hôtel et au restaurant du village, bref ça créerait la richesse
qui nous manque !…
La secrétaire nota et le maire intervint :
- D'accord, Paul. Mais ton projet n'est viable que si la Région est intéressée
et si les autres communes l'acceptent aussi ?
- Commençons d'abord et vous verrez que les autres suivront !
Ne voulant pas vexer Paul qui n'avait pas compris que sa première objection
visait à dénoncer ce projet irréaliste, le maire précisa :
- Ce sera dur de lancer une telle tranche de travaux puisque nous n'avons
pas de ressources. On tourne en rond…
- Ben moi, je suis contre cette idée ! - intervint Julien - C'est simplement
le délire loufoque d'un gars qui cherche à placer ses billes. - s'adressant
à Paul - Je parie que tu as déjà prévu d'implanter une station service où
tu vas fourguer tes huiles et ton essence ? Et tu vois un peu la vallée avec
un morceau de quatre voies qui la couperait en deux ? Avec le raffut que ça
ferait si ça se termine un jour ?
Paul fit la gueule, vexé de s'être fait démonter son projet par cet écolo de
Julien. En plus, son projet secret de fortune locale était gravement compromis
! La secrétaire notait toujours et le maire réclama le silence car le brouhaha
prévu était bien au rendez-vous. Quand il eut ramené le calme, il continua :
- Bon. Une autre idée peut-être ?
- Ben oui, tiens ! - lança Julien - Si on veut désenclaver et créer
du travail, c'est une ligne TTGV* qu'il faut construire entre Nevers et Le Creusot.
Ca relierait aussi Nevers à Lyon et tout le monde serait content !… Et c'est
bien connu, le train pollue moins que l'auto.
La secrétaire nota et le maire commenta :
- Oui, pourquoi pas, Julien. Mais c'est une décision qui ne dépend pas de
nous. Maintenant, si elle est retenue, je peux en parler au député et au préfet…
Une autre idée ?
Le seul jeune de l'assemblée intervint :
- Vous me faites marrer avec vos moyens de locomotion dépassés qui ne peuvent
être réalisés sans d'autres communes. C'est un aéroport qu'il nous faut !
Quelques rires gras se firent entendre.
- Je ne rigole pas. - renchérit le jeunot - Tous les aéroports actuels
sont saturés et nous pourrions aussi servir de dégagement pour celui de Lyon
Saint Exupéry. Avec le TTGV* à dix minutes, c'est du gâteau… En plus, je fais
suffisamment d'U.L.M. pour savoir que les vents dominants soufflent dans le
même sens que notre vallée principale. Les collines qui la bordent absorberaient
le bruit pour faire plaisir à Monsieur Julien et, avec les taxes d'atterrissage,
nous serions riches…
L'assistance resta sans voix devant une telle démonstration. La tête encore
pleine du rugissement des réacteurs en surchauffe, le maire relança le débat.
- Qui a une autre idée ?
- Moi ! - intervint Arsène - Nous pourrions construire un parc zoologique.
Je suis prêt à fournir quelques animaux de ma ferme pour commencer et à les
louer à prix préférentiels pour la commune. On pourrait aussi construire des
toboggans, des balançoires…
La secrétaire nota le zoo et les balançoires…
Se demandant si Arsène ne serait pas une bonne bête curieuse à mettre en cage
dans son zoo, le maire ne commenta pas l'intervention.
- Autre chose, mes amis ?
Thierry, un pêcheur hors pair, prit la parole :
- Il faut noyer le problème…
Comme la suite ne venait pas, le maire demanda :
- Pardon, Thierry ?
- On noie dans l'eau ! La vallée est large et profonde, elle est parcourue
par une rivière qui débite bien toute l'année. Alors on monte un barrage, on
fait tourner une turbine et on vend l'électricité à Eclair2**. En plus, ça ferait
un plan d'eau magnifique, on pourrait créer un parc aquatique, un site de pêche
exceptionnel et même un petit parc d'attraction à proximité avec les bêtes d'Arsène
pour lui faire plaisir…
Arsène explosa :
- Et nos terres ? Et nos fermes ?
- Les terres ? - rétorqua Thierry - Vous en avez dix fois plus que
vous ne pouvez en exploiter ! Il en restera bien assez au-dessus du barrage
ou dans l'autre vallée !
Rouge de colère, Arsène se leva, prêt à corriger Thierry…
- C'est toi qu'on va noyer si tu continues de lancer des idées pareilles
!
La secrétaire notait en levant les yeux par-dessus ses lunettes, désirant voir
arriver à temps les chaises qui risquaient tôt ou tard de se transformer en
projectiles. Le maire calma les esprits comme il put :
- Allons, allons ! Chacun est libre de s'exprimer et, de toutes façons, c'est
le peuple souverain qui décidera. Quoi d'autre ?
Après la proposition qui avait failli tourner au pugilat, l'enthousiasme des
intervenants s'était subitement calmé. C'est donc le maire lui-même qui lança
son idée :
- Je pourrais peut-être proposer notre commune à des entreprises qui cherchent
à se délocaliser ?
- Des bien polluantes de préférence ! - railla Julien -
C'est à ce moment que la petite voix de Joëlle se fit entendre. Depuis le début,
elle avait écouté sagement les idées exprimées par les autres et elle s'était
décidée à lancer la sienne.
- Et si nous construisions un parc floral ?
Des " Tsss " et des " N'importe quoi ! " se firent entendre. Ceux
qui ne disaient rien affichaient un sourire goguenard…
- Messieurs, laissez-la s'exprimer ! - s'exclama le maire -
- Un parc floral, ça ne pollue pas comme des voitures, un TTGV* ou des avions.
Ca ne défigure pas le paysage non plus et, si c'est bien géré, ça peut créer
des emplois, se visiter et rapporter de l'argent…
Les considérations écologiques du propos avaient touché Julien. Il ajouta :
- Eh bien moi, je ne la trouve pas si mauvaise que ça, cette idée…
- Tu parles ! Des trucs de bonne femme ! Des fleurs !… Qui viendrait voir
ça ? - lança Arsène - Et où faire ce jardin ? Il n'y a pas d'espace libre
dans la commune !…
Thierry vint au secours de Joëlle :
- Elle, au moins, elle a une idée intéressante. Pas comme toi qui ne sais
que critiquer ou proposer tes poules ! A La Celle en Morvan, ils ont un petit
parc qui se visite. Ici, nous pourrions faire quelque chose de beaucoup plus
grand et d'ombragé. Le coin idéal pour les week-ends des citadins… Et je verrais
très bien ce parc le long de la rivière…
- Et nos terres ! ? - tonna Arsène -
- Tes terres ! Tu sais dire autre chose ? On t'en prendrait moins que pour
le barrage !..
- Et on pourrait construire des passerelles pour que les vaches d'Arsène
puissent toujours accéder à la rivière - précisa Joëlle - L'investissement
de départ peut être tout petit et on le ferait grandir avec les recettes…
Le maire hochait doucement la tête ; la dernière phrase avait fait mouche dans
sa tête de gestionnaire avisé… Finalement, les six habitants présents s'étaient
exprimés et il y avait quelques idées d'avenir à soumettre à l'ensemble de la
population. Par principe, notre maire demanda :
- Tout le monde a donc parlé. Quelqu'un a-t-il quelque chose à ajouter ?
Devant les moues affichées, il enchaîna :
- Bien. Je vous remercie pour les propositions que vous avez faites. Comme
prévu, elles seront soumises à référendum dans le mois qui suit. La réunion
est donc terminée et je vous souhaite le bonsoir.
Chacun regagna ses pénates, persuadé que son idée était la bonne et que celles
des autres étaient nulles, car ainsi va la vie. Le maire rendit compte de sa
réunion au sous-préfet et organisa le référendum communal avec six choix possibles,
Julien ayant retiré son projet de TTGV*. En attendant la date fatidique, la
plupart des propositions furent discutées et vantées par leurs auteurs, dans
un zèle électoral à faire pâlir un député acharné.
Le jour venu, le maire eut la satisfaction de constater que ses concitoyens,
même s'ils refusaient d'apporter des idées, étaient prêts à les choisir car
la participation au vote était très honorable. Au dépouillement de dix-huit
heures, il fallut bien constater que certains, tels des potaches attardés, en
avaient profité, une fois de plus, pour se défouler lâchement. De nombreux gugusses
ornés de légendes peu équivoques exprimaient des activités plus ou moins honorables
susceptibles de rapporter de l'argent…
Il y avait, sur la grande table du conseil, six emplacements qui recueillaient
les bulletins exprimés. Au fil de l'ouverture des enveloppes, il ne faisait
pratiquement aucun doute que le parc floral avait remporté le choix des électeurs.
Il y eut finalement cinq bulletins pour le zoo (la famille d'Arsène comptait
aussi cinq membres), trois pour Paul et sa route à quatre voies (ils étaient
trois, chez Paul…), huit votes pour le barrage (c'était aussi le nombre de permis
de pêche vendus cette année là). Six électeurs avaient choisi l'aéroport (il
y avait six jeunots au club ULM), une dizaine de voix s'était portée pour la
délocalisation d'usine et tout le reste, c'est à dire quatre cent cinquante-six
voix, optaient pour le parc floral…
Le maire annonça officiellement le résultat du scrutin à toute l'assemblée et,
pour la première fois, un tonnerre d'applaudissements ponctua un résultat électoral
dans notre petit village.
Il fallait se mettre aussitôt au travail. Le maire se démena comme un forcené,
faisant jouer pleinement son talent : il implora des subventions aux conseils
départemental et régional, à l'Etat et à Bruxelles, bref, partout où il pouvait
grappiller des picaillons. Il envoya une délégation à Coëx pour y visiter son
parc et recueillir les avis et conseils du maire local et créa immédiatement
deux emplois de gérants-conseillers-jardiniers. Un couple de jeunes du village,
spécialisés dans l'horticulture et le paysagisme qui s'étaient exilés pour trouver
du travail, se portèrent candidats et furent retenus.
Tout alla ensuite très vite. Pelleteuses et bulldozers façonnèrent le terrain
sur trois hectares, on installa deux passerelles pour les vaches d'Arsène et
on clôtura soigneusement le site, toujours pour les vaches d'Arsène. Bien sûr,
la première année fut difficile. Le chantier avait largement amputé les subventions
obtenues mais nos deux jeunes avaient réussi, avec de petits moyens financiers,
à créer un site attractif. Le maire en profita pour inviter le président du
conseil général qui, après la visite commentée du parc et un repas très arrosé
à l'auberge du village, promit inconsidérément la reconduction des subventions
tant que l'affaire ne pourrait s'autofinancer. Heureusement pour lui, ce fut
chose faite la troisième année...
Une serre de production ainsi qu'une autre pour l'hivernage des plantes méditerranéennes
avaient été construites. Elles permirent toutes les productions en local et
générèrent deux embauches supplémentaires. La réputation du parc commençait
à franchir les limites du département ; il fallut rapidement créer un parking
conséquent pour les nombreux bus et véhicules particuliers qui déferlaient.
Même en hiver, on pouvait profiter du site en visitant la magnifique serre de
collection.
Le restaurant de l'auberge tourna à plein régime toute l'année et l'hôtel ne
désemplit plus. Les ressources liées aux entrées du parc dépassèrent les prévisions
les plus optimistes et permirent au village de vivre confortablement.
Au fil du temps, il fallut agrandir le site. Il emploie aujourd'hui sept personnes
et couvre huit hectares de magies florale et paysagiste, visibles depuis tous
les sentiers rouverts par le conseil municipal et serpentant jusqu'aux sommets
des collines. Bien sûr, quelques petits commerces locaux se greffèrent sur le
parc et le maire ferma gentiment les yeux sur leur aspect parasitaire. Entre
autres, on peut y acheter, à prix d'or, des œufs et des fromages biologiques
vendus par un agriculteur jovial et épanoui expliquant, à qui veut l'entendre,
que ce parc magnifique a été créé un peu grâce à lui…
Ce village avait été moribond dans mon passé. A présent, il rayonne d'une renaissance
enviable, totalement orientée vers la beauté et le respect de la nature. Mes
enfants ont pu s'y installer et Saint Symphorien est aussi devenu l'avenir de
mes petits-enfants !..
Fin.
* Depuis plusieurs années, les Trains à Grande Vitesse n'allaient plus assez
vite et on avait construit des Trains à Très Grande Vitesse.
** Filiale de Télé2 qui s'est lancée dans la vampirisation du marché de l'électricité,
dès qu'E.D.F. fut privatisée.